Ah, les belles folies de Ponti!

Ah, les belles folies de Ponti!

De la vallée des Touim’s (Ma vallée, 1998) à la folle course en livre (La course en livre, 2017), Claude Ponti crée un univers unique, un peu fou pour certains, déconcertant pour d’autres, ludique sans aucun doute, fascinant pour les enfants et tous ceux qui ont la capacité d’être connecté l’enfant qu’ils ont été. Ou celui qu’ils auraient aimé être.
Oui, heureusement, dans le monde des livres jeunesse, il y a quelques fous de la trempe d’un Ponti et il n’y en a pas tant que cela, alors profitez-en! Et profitez de leur douce folie.

La prose poétique (et donc musicale) qui se mêle aux représentations fantastiques des histoires de Claude Ponti, tour à tour étonne ou amuse les enfants. Mais cet auteur a surtout le pouvoir de les toucher, droit au coeur. Sans doute par la libération d’un imaginaire sans limite accompagné du plaisir du délire.
Mais aussi et surtout, je crois, parce qu’il donne à ses petits héros  une force vitale proche de la survie. Ils portent en eux ce courage et une certaine « inconsciente » confiance dans leur fragilité, parce que Ponti leur permet de vivre des évènements incroyables, terribles et délicieux, tout cela à la fois. De la folie, jamais de mièvrerie. Dans une société qui a tendance à censurer, uniformiser, formater, ça fait vachement du bien!

Claude Ponti est  amoureux fou des enfants. On le sent à travers ce qu’il leur permet de vivre. Il les autorise à tout ou presque : partir, revenir, courir, affronter les dangers, chercher, rencontrer, s’étonner,  être astucieux, être amoureux. Il les autorise à la plus grande liberté qui soit. C’est pour cela qu’il ne faut jamais oublier de présenter ses livres aux enfants! N’en déplaise à certaines grandes personnes qui les trouvent  trop…compliqués ? (elles ne savent peut-être pas se laisser aller), durs? (ah oui? pourtant la vie même dans une cour de récréation n’est pas si facile),  effrayants ? (pas plus que le loup qui dévore le petit Chaperon Rouge). Ils oublient que les enfants trouvent dans cette douce folie de quoi rassasier leurs émotions, leurs fantasmes, leurs rêves, puisque tout est possible.

Avez-vous déjà observé un petit qui découvre un livre Claude Ponti? Il est littéralement hypnotisé et suit pas à pas les chemins empruntés par le héros. Quitte à se perdre avec lui, quitte à marcher sur des échelles imaginaires, quitte à ne pas tout comprendre. Mais c’est aussi cela, la lecture, n’est-ce pas ? Attendre que les choses aient du sens. Ne pas savoir où l’histoire nous mène. Deviner, anticiper ou se laisse surprendre.
Les héros ont une telle force qu’ils obligent Ponti à inventer des mots pour mieux préciser les choses, ils ont une telle force que dans leur monde, les champignons ou les pierres parlent. Et peu à peu, le texte se révèle grâce aux illustrations. C’est du boulot de lire du Ponti!!

Certes, le fil de ses histoires n’est pas toujours joyeux: pauvreté (Schmelélé), rejet (Okilélé), maltraitance (Mô-Namour), fin du monde (Bih-Bih et le Gouffron-Bouffron),…Pourtant jamais de pathos ni de lourdeur de sentiments. Il laisse ses personnages aller jusqu’au bout de leurs aventures et de leurs moyens pour mieux rebondir, et mieux revenir, car on en revient toujours. Il est là, le message important, si message il y a. Ponti imagine des héros capables  d’explorer  seuls leurs démons, de prendre des risques et de s’en sortir admirablement. Il y a toujours une solution, réelle ou magique.

Les illustrations de Claude Ponti prennent parfois des formes inattendues, imprévisibles, angoissantes ou accueillantes selon le moment de l’histoire. Elles jouent évidemment un rôle très important. Elles expriment la forme que prend la vie autour de nous selon nos émotions. Un peu comme Anthony Browne qui va jouer sur une transformation surréaliste du décor, Claude Ponti propose un univers en métamorphose constante qui permet aux personnages de trouver des portes ou des passages pour fuir ou se cacher. Du coup, tout peut prendre vie car tout est nécessaire. Et l’imagination est sans limite. Observez, dans L’avie d’Isée, la beauté du voyage dans des architectures éblouissantes !

Il y aurait tellement à dire. J’en perds la notion du temps. Un article de blogue se doit d’être court. Mais un mot encore, concernant son dernier album, La course en livre, joli prétexte pour revenir sur l’ensemble de son travail. Je me suis demandé comment il en était arrivé là, Claude Ponti, à faire une course en livre, au bout d’une centaine de livres. La réponse logique serait tout simplement « pour se marrer dans un livre ». Mais j’y  décèle aussi l’admiration de l’auteur envers les enfants qui plongent dans la lecture, s’y délectent ou s’y perdent. C’est sacrément complexe de lire ! Décoder, comprendre, articuler, revenir en arrière pour se rappeler des trucs de l’histoire ou revoir des choses qui nous avaient échappé, avoir envie de fermer et recommencer. Ou s’autoriser à ne regarder que les illustrations. Quelle excitation pour le cerveau! Quelle espace de liberté incroyable. Claude Ponti, c’est ça son secret. Donner envie de lire parce qu’on relit. Oser partir à l’aventure et se rencontrer nous-mêmes pour mieux revenir. Et puis, que craindre dans un livre ? Dans La course en livre p.54, on peut lire: « impossible d’être prisonnier d’un livre, on sort quand on veut. C’est Blaise le poussin masqué qui le dit, donc c’est vrai. »

Bibliographie totale sur le site de l’éditeur

Acheter La course en livre

Je garde un faible avec Ma Vallée, belle entrée en matière dans le monde de Claude Ponti. Mes coups de coeur vont aussi vers Schmélélé, Okilélé, L’Avie D’Isée, L’arbre sans fin, Le Non ou Dans rien (Tromboline et Foulbazar), Blaise et le château d’Anne Hiversère...en fait j’ai du mal à m’arrêter.

Prochain article:  Histoires d’amis de Grégoire Solotareff

Splatch bloub et zim bam boum hello bonjour

 

Splatch bloub et zim bam boum hello bonjour !

Tout juste revenue d’une tournée américaine dans les écoles d’immersion publiques (on dit plutôt Dual Language Programm), je confirme l’importance d’avoir  de bons livres de littérature jeunesse en classe. Évidence pas évidente pour les enseignants formidables de ces écoles qui se battent pour avoir du matériel de qualité. C’est pourtant une grande nécessité, pour les enfants qui entrent en contact avec une nouvelle langue, d’avoir accès à des textes littéraires. Musique du langage, livres venus d’ailleurs, valeurs parfois  bousculées…c’est aussi cela, apprendre une autre langue.

Pourtant ce que l’on trouve essentiellement dans les classes, ce sont des livres « nivelés ».  Mais enfin d’où vient cette manie de faire découvrir une langue à travers des histoires insipides totalement intéressantes et sans suspense ?
Taillés dans un cadre étroit ne proposant aucune richesse de contenu, aucun lien texte image intéressant, aucune musique amusante aux oreilles des jeunes apprentis de la lecture, ces livres sont d’une platitude époustouflante. Croit-on vraiment, parce qu’il est inscrit niveau 1,2 ou 3, que cela signifie vraiment quelque chose? Confond-t-on littérature et mathématiques? Note-t-on uniquement la capacité d’un élève à lire dans le décodage sans  noter  la compréhension ? Mais alors, que veut dire LIRE, même en seconde langue?
Éditeurs de livres nivelés, prenez-vous les enfants pour des imbéciles ?

Si les enseignants que j’ai rencontrés utilisent ces livres (car souvent reliés à des manuels scolaires), c’est parce qu’ils n’ont pas beaucoup d’autres choix. Ça ne coûte pas cher et ça arrive en séries. Mes rencontres visaient à faire en sorte que peu à peu, l’on introduise la « vraie » littérature, celle où l’on tient le lecteur en alerte, où l’on se délecte de ne pas encore connaitre la fin, où l’illustration nous apporte des indices de compréhension, et plus encore. Pourquoi les enfants des classes d’immersion n’y auraient pas droit, eux aussi ?

Ce qui me frappe est la pauvreté des idées et du vocabulaire dans les livres nivelés, sous prétexte que les élèves apprennent une 2e langue. Mais la motivation à apprendre une 2e langue devrait être au contraire entretenue par l’intérêt des histoires et des textes qu’elle transmet. Or souvent, les élèves restent aux approches d’un vocabulaire utilitaire (et nécessaire bien sûr), celui de l’oral. Leur contact avec le langage de l’écrit, celui qui leur permettra de développer leurs images mentales, reste trop rare. Car il s’agit bien de cela. Inviter les enfants à peu à peu découvrir et apprécier de nouvelles sonorités, de nouveaux rythmes dans l’expression, avant même de découvrir de nouvelles façon de penser.

Au-delà, il y a aussi la découverte culturelle qui est passionnante. Car enfin, on ne se le cachera pas, les littératures sont différentes d’une culture à l’autre. Les valeurs, la présentation des idées, la communication entre les personnages,  la façon d’embarquer le lecteur dans l’histoire, tout cela amène à comprendre que l’apprentissage d’une langue est aussi l’accès à une  nouvelle culture. Et oui, il y a des histoires bizarres pour les uns, communes pour les autres. Oui les débuts du monde sont parfois représentés par la science, d’autres fois par la Bible, d’autres fois encore par l’intervention d’un oiseau magique. L’important est la confrontation des points de vue. Ne pas exclure ce qui ne correspond pas vraiment à nos valeurs est aussi un défi lorsque l’on utilise une littérature jeunesse venant du pays de la langue que l’on apprend.

Pour aider ces enseignants, j’ai concocté une bibliographie que vous trouverez dans ma bibliothèque « spéciale immersion ». Avec notamment une liste d’albums où les sons sont importants: ludiques, répétitifs, rythmés, ils offriront aux lecteurs beaucoup de plaisir dans la découverte du français.  Le plaisir…tout est là.

 

 

 …………….PROCHAIN ARTICLE À SUIVRE « Fous de Ponti »

À pas de loup…Un album fou, des dialogues de sourds

Dans À pas de loup…, de Christine Schneider et Hervé Pinel (Seuil jeunesse), voilà des enfants à qui l’on n’a pas lu les Petites histoires de nuit de Kitty Crowther, sinon, il dormiraient profondément, protégés par une étoile.
Mais non, ces deux coquins s’aventurent dans la maison de Papi et Mamie, sans bruit, se glissent hors du lit.
Ce moment de la journée est mystérieux pour bien des enfants. Il peut angoisser (rappelez-vous les Bébés chouettes de M Waddell qui attendent le retour de leur maman), il peut être sujet aux questionnements sur le monde nocturne (Que fait la lune, la nuit? d’Anne Herbauts), à l’inspiration des plus grands projets (avec l’inventif Stanley de C’est juste Stanley de Jon Agee), aux dialogues d’apaisement (dans le célèbre Tu ne dors pas, petit ours? de Martin Waddell), ou encore le moment de partager les plus grands secrets. Assurément Claire et Louis, main dans la main, sont prêts à vivre ensemble, dans le plus grand secret, cette aventure nocturne.

Aventure? Parlons plutôt d’épopée car ils provoquent des chutes d’objets et le réveil d’animaux exotiques. Tout cela fait bien du bruit. Papi et Mamie sont en éveil mais à chaque fois  font fausse route, ne voyant pas les deux petits malins qui se cachent, jouent les statues ou s’enfuient à temps. Au contraire ils accusent leurs animaux de tout ce tapage.
Au rythme d’une prose poétique, on suit leurs aventures avec délectation, s’étonnant de trouver tant de choses étranges dans cette maison qui a du vécu. Le lecteur est entrainé de découverte en découverte. Alors, rêves ou réalité ? Ces animaux sont-ils sortis des tableaux que l’on voit un peu partout, évoquant d’autres temps, le temps où Mamie et Papi faisaient le tour du monde en bateau? Sont-ils empaillés dans la maison pour prendre vie le temps d’un rêve  ou simplement les peluches des enfants ? À vous de l’interpréter.
Quoi qu’il en soit, voici un album habilement mené grâce aux jeux de lumière  bleu nuit, mettant l’accent sur les indices essentiels ou jouant sur les demi-teintes pour nous laisser en deviner d’autres. Car cette maison est remplie d’objets uniques, témoignages de temps plus anciens, des objets qui ont certainement des milliers d’histoires à raconter. Entre les animaux et les objets (vases, tableaux de Maharadhja, meubles, masques africains…), il y a énormément à explorer avec les enfants. Une façon de nous faire participer un peu plus à l’aventure.

Cette auteure semble attachée à la relation grand-parentale puisqu’elle a déjà écrit Mon grand-père, une histoire tendre et poétique d’une relation très forte entre un petit enfant et son grand-père qu’il voit comme un géant rassurant, qu’il admire et avec qui il passe de jolis moments…

Pour acheter le livre: À pas de loup…      En lire un extrait sur le site de l’éditeur

Découvrir d’autres histoires de nuit

 

 

Le prince Sauvage et la renarde

-25° en ce dimanche glacé, au coin du feu, j’ai sorti les livres que je mets sous l’arbre chaque année pour que les enfants de passage les dégustent confortablement. Cette année j’ai ajouté un conte merveilleux de Jean-Philippe Arrou-Vignod, illustré par Jean-Claude Götting, Le prince Sauvage et la Renarde.

Cette histoire contient tous les ingrédients du genre et à n’en point douter, deviendra un « classique » puisqu’on y retrouve…
Un personnage principal, le prince Sauvage, héros du récit ou plutôt anti-héros puisqu’il est détestable, cruel et destructeur, et craint même par sa mère, la reine.
Des alliés en la personne de sa nourrice qui l’adore, mais aussi le roi et la reine, ses parents car, après tout, il est leur fils.
Le coup du destin (ou l’obstacle du récit) qui frappe un beau jour celui qui « dégoûté des femmes, furieux contre le monde entier, (…) redoubla de carnages ».
Ce moment où tout bascule, il le doit à un cerf qui l’entraine au plus profond de la forêt. S’enfonçant loin très loin, obsédé par sa quête sanglante, le prince Sauvage en oublie le piège tendu de ses propres mains que cache la neige. « Soudain, il y eut un claquement terrible, suivi d’un cri plus terrible encore ».
Survivre ou périr ? Certes le prince Sauvage se débat avec la vie, et s’il ne la comprend pas comme telle au départ, la chance lui sourit en la personne d’une renarde qui s’approche. Nous pourrions dire qu’elle tient ici le rôle de la marraine, lui apprenant patience et humilité.  Chaque jour elle revient le voir, attendant de le voir laisser tomber sa peau sauvage (de sauvage?), le renvoyant à  la solitude, la peur, le désespoir et la faim.
Puis dans un très beau passage du conte, quand arrive le printemps porteur d’espoir, voici le prince qui devient attentif à la nature qui l’entoure, à en oublier sa faim, son goût du sang, à en oublier ce qu’il fut. Il retrouve sa liberté, son pied amaigri n’étant plus retenu par les mâchoires d’acier.
« Il n’y a pas de miracle, répondit la renarde, ni sous ce ciel ni sous un autre. Ce n’est qu’à toi, prince Sauvage, que tu dois d’être enfin libre ».

Coup de chapeau à Jean-Philippe Arrou-Vignod qui offre ici un texte magistral, et fluide malgré l’utilisation du langage riche  des contes  traditionnels dont on se délecte. Il y exprime parfaitement la renaissance du prince qui donnera désormais à son nom « Sauvage » une couleur plus noble. Noble aussi le pardon qu’il devra faire à la renarde en lui offrant sa toque faite de la fourrure de ses renardeaux. « C’est le plus beau jour de ma vie depuis celui où je t’ai mis au monde », lui dit la reine. Voilà, nous sommes passés de l’obscurité à la lumière.

Et pour accompagner cette métamorphose, le lecteur se délecte d’illustrations dont les lumières, les couleurs, les cadrages, les perspectives et les motifs jouent parfaitement leur rôle dans un tel texte. Jean-Claude Götting est tour à tour artiste fauve, poète des émotions et peintre bucolique. J’aime beaucoup l’idée de la page couverture où  la renarde est déjà présente sur les traces du prince.
Un récit parfait, des idées magnifiques sur le regard sur soi, le regard des autres et au fond sur « qu’est-ce qui nous fait vraiment », des séquences formidablement rythmées par les illustrations…À déguster très vite pendant les vacances qui approchent.

Quelques liens auxquels j’ai pensé en terminant cette lecture:
La Leçon dont j’ai parlé dans un précédent article
Prince tigre de Chen Jiang Hong sur l’idée d’apprendre du monde sauvage

Et puis, je n’ai pu m’empêcher de penser au Petit Prince à travers cette renarde philosophe.

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