À la rencontre du tigre du Bengale

J’aime flâner au hasard des rues, entrer dans une librairie, puis me laisser porter par le choix d’un libraire. Proposezmoi un coup de coeur, ai-je dit en entrant dans la Galerie-Librairie Les originaux rue Saint-André des Arts à Paris, dans le 6e. Je n’ai même pas voulu entendre parler de l’histoire que pourtant la libraire mourait d’envie de me livrer. Je ne connaissais pas son auteur ni son illustrateur. Le livre est entré dans mon sac et je savais qu’il me réserverait une surprise de taille. J’avais confiance en cette jeune femme passionnée qui souhaitait partager sa trouvaille. Je me disais aussi que c’était un bon moyen de surprendre les enfants. Glisser un livre dans leur sac, ne s’attendre à rien mais s’attendre à tout.

PANTHERA tigris s’inspire de Sani Prajnanpad, maitre indien (1891-1974), qui disait « ne pensez pas, voyez! ». Il disait aussi que « le contraire de l’illusion, c’est la vérité. Le contraire du mental, c’est voir. » Autrement dit, un maitre qui encourage à expérimenter, à être actif pour découvrir la vie.

Racontée par Sylvain Alzial et illustrée par Hélène Tajcak (éditions du Rouergue), PANTHERA tigris est l’histoire d’un savant très savant, qui « passait ses journées à lire ». (…) »ses connaissances étaient immenses ». Mais voilà qu’il s’entiche du Tigre du Bengale dont il ne sait rien et décide de partir dans la jungle indienne à sa rencontre, muni de son savant livre.

Le tigre. Quel animal! Certes il est déjà bien connu des enfants. Que l’on pense au livre de la jungle et à la fascination qu’il exerce  sur nous. Il se fait rare sur terre, on redoute sa puissance, on le protège, on le chasse.

Accompagné dans sa quête par un jeune homme simple qui connait parfaitement la nature  et n’a pas lu de livres, le savant s’enfonce dans la jungle à la rencontre du noble animal. Au fil des pages, il nous apprend tout, de ses dents à ses griffes rétractiles, de  sa vue aux poils de sa moustaches que l’on nomme vibrisses. Ce savoir qu’il récite sans jamais écouter les mises en garde répétées du jeune homme, s’accompagne d’illustrations créant au lecteur un jeu entre savoir et imaginaire. Certaines pages ressemblent à des planches de sciences naturelles, d’autres sont plus imaginatives et contemporaines dans leur facture.
C’est alors que surgit le tigre. Face à la bête sauvage et à ses rugissements, malgré tout ce qu’il a appris dans ses planches anatomiques, le vieux savant prendra la fuite en hurlant.

En peu de pages, cette histoire soulève des propos bien intéressants. Que veut dire apprendre, savoir, connaitre? Et lire ?
À la simple mais essentielle question pourquoi lit-on?, l’histoire répond …pour voir! Mais voir, alors, qu’est-ce que ça veut réellement dire?
À vous de voir. Un petit clin d’oeil vous est offert en 4e de couverture.

Les enfants adoreront la tension qui monte jusqu’à la fin, ponctuée par les avertissements, et décideront s’ils le veulent du sort promis au savant, et au jeune homme moins savant. Ils pourraient avoir envie d’autres livres dans ce genre. J’ai pensé au Loups d’Emily Gravett chez Kaléidoscope. Un délice.

 

 

Claude et Morino, on s’envole !

Si vous cherchez un récit qui s’envole, avec des situations comiques, de l’inattendu, et des personnages attachants, n’allez pas plus loin, prenez Claude et Morino, l’album d’Adrien Albert publié à l’école des loisirs. Précisons qu’il s’agit plutôt d’une première bande dessinée en 6 chapitres. La page couverture est prometteuse de grandes péripéties et votre jeune lecteur ne sera pas déçu.

C’est d’abord une histoire de rencontre insolite entre Morino, un jeune taureau et Claude, un squelette que Morino réveille en faisant pipi. Je préfère vous laisser découvrir les circonstances exactes de cette rencontre, qui installent le récit dans une atmosphère absurde et comique.

Morino, c’est le personnage tranquille des petites habitudes, qui s’apprête à partir en vacances au bord de la mer. Claude c’est celui qui va bouleverser en deux temps trois mouvements la vie bien rangée de ce dernier. Il est aussi porteur d’une malédiction : « Quand un squelette réveilleras, auprès pour la vie resteras ».
Claude ignore tout de la vie terrestre, mais Morino le taureau en sait-il tellement plus? Il tente de garder son calme en voyant les bêtises que fait le squelette dans sa caravane où il sème la pagaille, mais bientôt tout s’envole. Au sens propre et figuré.
La caravane devient bateau, les affaires de Morino valsent sans dessus dessous, les deux amis manquent de se noyer et Claude se retrouve  en mille morceaux. Les « éléments super puissants se déchainent ».
Oui le récit s’envole autant que les images. Ça bouge, ça roule, ça vole, ça a du rythme tout cela.
Tout semble compliqué et pourtant tout est simple! Et d’aventure en aventure, nous voici plongés dans un univers onirique avec une histoire de fantôme qui sème des vers de Baudelaire.
En plus, la malédiction ne fonctionne même pas. C’est à dire que rien n’explose même s’ils ne sont pas « auprès de ».  En fait, d’une histoire de rencontre c’est devenu une jolie histoire d’amitié.
D’autres aspects m’ont beaucoup séduite : la façon de communiquer de Claude prenant ses précaution avec Morino dans les premiers échanges, « Morino, pourrais-je me faire une tartine? ». Ou  le « coucou terre chérie » que crie Claude, alors sauvé de la tempête. Et quand Morino demande à Claude ce qu’il pense du fantôme : « Vide. Juste un drap et rien sous le drap ». On n’étonne pas un squelette aussi facilement!

La vivacité et l’humour du récit sont en adéquation parfaite avec les illustrations. On se laisse porter par le vent de l’absurde, on est touchés par le besoin qu’ils ont l’un de l’autre. Claude et Morino.
Et après les vacances, Adrien Albert, que se passera-t-il?

Voici l’accès au BONUS : Imprimer et assembler le squelette dessiné par Adrien Albert https://media.ecoledesloisirs.fr/show-bonus-jeu.php?id_bonus=2901

Tiens, pour vous aider à reconstituer Claude le squelette, voici le livre d’une certaine Anaïs Vaugelade, qui peut vous être utile,  Comment fabriquer son grand frère .

 

C’est quoi ?

En observant la page couverture, j’ai d’abord pensé aux « monte-en-l’air » de la vallée des Touim’s de Claude Ponti dans Ma Vallée, pour finalement faire un lien vers La chaise bleue de Claude Boujon, en fin de lecture. Vous allez comprendre pourquoi.

C’est quoi?  est une nouvelle aventure des toutous bien connus de Dorothée de Monfreid (cf. Tout tout sur les toutous, Le plus gros cadeau du monde, Un goûter sur la lune…). Cette fois, ils reçoivent un cadeau de Zaza (on aperçoit quelques lettres de son nom sur le paquet). Curieux, les toutous ont hâte de découvrir ce qu’il y a dans l’emballage. L’excitation de la curiosité est magnifiquement rendue par l’attitude de chacun.  Puis la curiosité fait place à la surprise à la fois pour les toutous, mais aussi pour le lecteur. Cette chose qui n’est autre qu’un grand parapluie rouge, qui, nous le savons, devrait donc servir à s’abriter de la pluie mais voilà que les toutous en font une balançoire…

C’est ce petit jeu qui est intéressant dans cet album très réussi: ce que sait le lecteur et ce qu’imaginent les toutous avec cet objet qu’ils semblent découvrir pour la première fois. De balançoire en piscine, de cabane en cerf-volant, les toutous vont au-delà de notre imagination. Une invitation à expérimenter, s’amuser, réinventer l’utilité d’un tel objet.
Exactement comme Escarbille et Chaboudo le font avec  La chaise bleue qui devient objet de leurs jeux de rôles. La chute, cependant, est différente. Si dans La chaise bleue, un intrus « qui n’a aucune imagination » vient contrarier nos deux comparses qui abandonneront leur chaise au final, ici, dans C’est quoi ?, le groupe des neuf toutous trouve l’utilité leur cadeau. Un cadeau du ciel!

Ajoutons la touche d’humour pétillante typiquement « monfreidienne » et vous aurez un album réjouissant à lire, valorisant inventivité, coopération et plaisir.  C’est l’art des albums réussis: une apparente simplicité et une petite réflexion sur notre capacité naïve à réinventer le monde. Parfait au préscolaire.

Vous voulez mettre l’eau à la bouche des enfants? Alors découvrez plein de toutous dans Tout tout sur les toutous 
Vous souhaitez faire un projet « chien » alors sachez que Dorothée de Monfreid mélange toutes les races de chien, des tout petits aux très gros. Une magnifique occasion d’aller en savoir plus sur ces fidèles amis des humains.

EXPLORER CETTE PÉTILLANTE AUTEURE

 

Le lièvre de Mars

Il y a de la folie dans ce Lièvre de Mars dont le nom tiré du conte de Lewis Carroll, Alice au Pays de merveilles, nous rappelle l’importance du genre. Il en faut un peu (de la folie) pour se lancer dans l’aventure de l’édition avec des publications d’ouvrages datant de plusieurs décennies. Oui mais voilà, ce ne sont pas n’importe lesquels. Ce sont des albums qui ne s’usent jamais à force d’être lus et relus. Des albums qui avaient disparu quelques temps pour mieux renaitre aujourd’hui.  Car si nous avons accès à de grands classiques tels que Max et les maximonstres, de Maurice Sendak ou encore Ranelot et Buffolet d’Arnold Lobel, combien d’autres trésors ont disparu de nos tablettes qui méritent d’être repris pour les enfants d’aujourd’hui, mille fois plus forts que certains ouvrages  totalement inutiles, pour ma part. Il est aussi rassurant de constater que le milieu de l’édition cherche le beau et l’intelligent pour les enfants.

Certains livres seront réédités dans leur intégralité, d’autres  auront quant à eux droit à une cure de jeunesse en se voyant attribuer de nouvelles illustrations (tel Voici Colin, que l’on trouvera sous une traduction de Christiane Duchesne et illustré par Gérard DuBois).

C’est bien! C’est affreux! sont en fait les exclamations du tigre Java au récit que Sanji, le petit garçon, lui fait de ses mésaventures avec Rhino. Seulement, voilà, le temps du récit va rattraper le moment présent et lorsque l’histoire s’achèvera, ce sera à Java de prendre la poudre d’escampette, et au tour de Sanji de s’exclamer « C’est bien! ». Mais est-ce affreux? À vous d’en juger.
Il y a du rythme, de la ruse, et des émotions dans cet album que les enfants auront à coeur de lire et relire sans se lasser. La mise en page est particulièrement intéressante avec un cadrage double page montrant Sanji d’un côté (toujours à gauche) et Java de l’autre, à droite, Java qui change d’expression à chaque page. Au loin, en 2e plan, l’aventure se déroule sur un fond bleu magnifique décoré d’arbres stylisés.

Le 2e album paru à ce jour s’intitule Le petit Ivan et met en scène entre autres, un personnage bien connu des contes russes, la sorcière Baba Yaga. L’esprit russe est immédiatement reconnaissable dans ce conte grâce aux couleurs chaudes (avec dominance de rouge) et aux motifs rappelant le décor des datchas. L’histoire quant à elle contient les ingrédients indispensables au conte traditionnel : un désir « moteur » de l’histoire, le monde merveilleux, l’intervention d’un obstacle au bonheur, le dénouement par la ruse et la victoire sur le mal. Ce petit Ivan a droit à sa deuxième chance. On pourrait dire qu’il renait par cette aventure où il se dépasse, avec un charmant petit coup de pouce de la nature.
Un album indispensable pour introduire le genre aux enfants. Des enfants pour qui le merveilleux reste une fascination.

Acheter ces albums: Le petit Ivan   et  C’est bien ! C’est affreux!