Profession Crocodile, vers un prix sorcières 2018 ?

Parmi les lauréats des prix Sorcières 2018 dans la catégorie Carrément Beau mini , je vous présente Profession crocodile, une histoire sans paroles de Giovanna Zoboli mise en images par Mariachiara di Giorgio. Traduit de l’italien, l’album conserve quelques détails trahissant son origine (nom de magasins, journal…) pour notre plus grand régal.
Tout commence sur les pages de garde, la nuit. Deux singes vivent leur vie au milieu de plantes tropicales. Sinon, on entre dans  la vie d’une personne comme tout le monde…Heu pardon, ce n’est pas une personne, c’est un crocodile.
« And this is my way… » chantait Sinatra 🙂

Et comme tout le monde, il se lève, se brosse les dents, s’habille, prend les transports en commun et part travailler. Bon c’est ici que le « comme tout le monde » s’arrête car son métier est de prendre sa place au zoo pour la journée pour se faire admirer des passants. Intéressant angle de vue. Il est vrai que la vie des animaux dans un zoo est soumise à celle des humains qui s’en occupent. Leur rythme dénaturé suit celui de notre espèce.

Au-delà de ce point de vue, ce qui fait l’intérêt de cet album à l’italienne, est bien sûr le fait qu’il soit sans texte. Le récit mené par l’image permet au lecteur de suivre avec intérêt cette première heure de la journée du crocodile grâce à une multitude de détails amusants, étonnants et intrigants. Notre crocodile  rêve dans son lit d’être allongé dans son marigot, la tête reposant sur un morceau de bois qui flotte, quand le réveil sonne. Et c’est parti !
C’est un crocodile qui a du goût. Au mur de sa chambre, trône un joli portrait inspiré de La Grande Odalisque d’Ingres mais revu façon Matisse. Il prend son temps pour choisir sa cravate, met son manteau puis court attraper le métro. Sur le parcours, quelques vitrines attirent son attention et nous font sourire comme celle du marchand de brosse à dents. Autour de lui, la foule se presse pour aller travailler. Parmi les humains quelques animaux qu’il retrouvera sans doute dans son milieu de travail.

L’illustratrice varie les cadrages intelligemment. Nous sommes parfois de dos, entrain de suivre le crocodile, parfois à l’intérieur d’un magasin l’observant regarder la vitrine ou encore sur le quai à le voir partir dans le wagon du métro. Les gens sont absorbés par leur lecture, leur musique, les enfants se font des grimaces…Le crocodile passe inaperçu. L’illustratrice glisse malicieusement de nombreux détails humoristiques. Sa palette est chaude et les couleurs sont sans doute appliquées à la gouache et l’aquarelle. Quelque traits à la plume relèvent justement certains de ces détails.

Lorsqu’il sort du métro, il achète des fleurs, ce qui pourrait nous mettre sur une fausse route. Va-t-il retrouver sa fiancée ? Va-t-on enfin s’évader de la grande ville? Et voici qu’ il achète un poulet rôti, fait signe de la patte au dépanneur du coin et hop,  le lecteur se retrouve dans les airs, à regarder le crocodile traverser une grande place pavée.
Il offre ses fleurs à celle qui, nous le comprenons peu à peu, est la gardienne du parc. Il passe devant la cage aux singes, et se prépare pour la journée comme s’il allait à la piscine. Il range son poulet dans son casier, se déshabille, met une serviette autour de sa taille, s’étire. Il est prêt. Il mangera son poulet à l’heure du lunch. Il se met nu et s’installe au bord de sa « piscine » pour faire le méchant avec ses grandes dents.

Se dégage, il est vrai, une certaine poésie dans ce récit qui peut faire réfléchir à nos habitudes. Mais il y a aussi quelque chose de nostalgique. Si aucun message moralisateur n’est mis de l’avant, on ne peut s’empêcher de se demander en tant que lecteur  : mais que faisons-nous de nos animaux?

Bonne chance et longue vie à Profession crocodile! Acheter  Profession crocodile

Ah oui, à celles et ceux qui ne connaitraient ni Ingres ni Matisse, voici les tableaux de référence évoqués au début de l’article:

Le livre sur la page de l’éditeur

3 petites histoires de nuit et un oiseau pour Colette

Cela commence à la nuit tombée, au coeur d’une forêt baignant dans un rose qui embrase l’atmosphère. Maman ourse rentre à la maison avec son ourson qui lui demande trois histoires. La tendre Maman ourse racontera « Celle qui dit qu’il faut dormir », puis celle de « la petite fille avec son épée qui s’était perdue » pour terminer avec « Celle du monsieur avec son grand manteau qui a perdu son sommeil ». Ce sont les Petites histoires de nuit de Kitty Crowther.

Kitty laisse tout son temps à maman ourse pour raconter ses trois histoires qui tournent autour du thème du sommeil. Car il n’est pas si simple de s’endormir. Mais avec l’aide de la gardienne de nuit, ou d’un ami qui vous évite de vous perdre plus longtemps  ou d’une pierre-mots, le sommeil vous berce tranquillement. Chacune de ces histoires est rassurante, montrant aux petits qu’il y a toujours quelqu’un qui veille sur nous. Elles nous entrainent dans des lits douillets, des espaces riches d’une faune et d’une flore enveloppantes. On y retrouve l’esthétique poétique de Kitty qui joue de traits un peu plus appuyés dans le contraste des lumières nocturnes sur fond rose presque fluo. On s’y balade de la forêt au monde aquatique.  La nature comme manteau bienveillant.
Ourson a toujours un avis sur les histoires dans lesquelles il puisera l’apaisement et choisira le personnage qui alimentera ses rêves. « Choisis ton étoile » dit maman ourse qui veille toujours du coin de l’oeil par la porte entrebâillée.
C’est tellement beau et réussi, que l’on se prend à chercher immédiatement un enfant pour lui lire ce livre.

 Autant le monde et les personnages de Kitty baignent dans le rose (tout en utilisant d’autres teintes), autant Isabelle Arsenault fait usage de la couleur à l’inverse. Dans L’oiseau de Colette  tracé en noir et blanc (peut-être la couleur des villes?), le jaune du ciré de Colette (en écho avec sa perruche soit-disant perdue), soutient le regard du lecteur, lui permettant de suivre les aventures fantasques de l’héroine. Mais il servira aussi l’épanouissement des illustrations qui deviennent plus larges et plus colorées (de jaune surtout) vers la fin de l’histoire, en harmonie avec l’imaginaire grandissant de Colette.

Colette et sa famille viennent de déménager et… pas question d’avoir un animal domestique, déclarent ses parents. Dans sa petite colère, elle donne une coup de pied sur un carton qui valdingue par-dessus le mur, dans la ruelle, et fait fuir un oiseau. Ah, la ruelle! Lieu magique des souvenirs d’enfants ! Camaraderie, aventure à 2 mètres de la maison, première chute à vélo et découverte de l’univers des autres. D’ailleurs Isabelle Arsenault dédicace son livre « À tous les enfants des villes qui illuminent les ruelles de leur imagination débordante ».

Colette ne perd pas la face. Elle indique au premier venu qu’elle a perdu sa perruche. De bobard en bobard, les enfants que Colette rencontre dans la ruelle l’entrainent toujours plus loin. Chacun semble profiter de ce malicieux mensonge qui nourrit leur imaginaire. Cette affabulation m’a fait penser au jeu d’accumulation des enfants « Dans ma valise, il y a… ». Car enfin cette perruche est…bleue, avec un peu de jaune dans le cou, s’appelle Elizabeth comme la princesse,  elle parle aussi, un peu, mais seulement en anglais, et quand elle chante elle fait PRrrrr Prrr PrrrrruiiiiT, elle a voyagé à Hawaii, etc… Les mots de Colette seront autant de bulles  imaginatives pour ses nouveaux amis qui continueront l’histoire avec ou sans Colette. Mais avec Colette ce sera mieux!

Touchante dans son trait, joyeuse dans ses expressions et comique dans les répliques, Isabelle Arsenault construit intelligemment son récit sur plusieurs niveaux allant d’une simple petite colère de déménagement à la rencontre de nouvelles amitiés, en passant par l’imaginaire et à l’affirmation de soi dont semble s’étonner Colette elle-même à la fin de l’histoire.

J’achèverai cet article par un petit clin d’oeil à l’album La Ruelle (D’eux), de Céline Comtois et Geneviève Després, dans lequel Élodie explore une ruelle déserte en attendant que son papa soit prêt…Décidément les ruelles des villes sont inspirantes pour les créateurs.

Acheter ces livres: L’oiseau de Colette  d’Isabelle Arsenault (La Pastèque) / les Petites histoires de nuit  de  Kitty Crowther (Pastel) / La Ruelle de Céline Comtois et Geneviève Després (D’eux)

 

Lire, une évidence?

TotoLe premier trimestre bientôt achevé, c’est un bonheur d’entendre les enfants de 1ere année commencer à lire. Je me souviens de ce moment miraculeux qui me permettait tout à coup d’articuler des mots, syllabe par syllabe, puis tout à coup en comprendre le sens. Fierté.
Certes je n’ai pas bénéficié de tous ces livres jeunesse tels qu’ils existent aujourd’hui. J’avais mes Martine, Caroline, Pif gadgets, et le Petit Larousse illustré. La méthode insistait plutôt sur ba be bi bo bu qui n’étaient que des sons et des abstractions. Pourtant, j’ai réussi à lire « TOTO VEUT LA POMME ».

Oh, je ne suis pas devenue accroc à la lecture immédiatement. Je n’ai pas (comme je le vois aujourd’hui auprès d’enfants de 9 ou 10 ans), osé prendre un vrai gros roman avant l’âge de 13 ans. J’avais bien d’autres chats à fouetter entre les aventures d’Asterix, de Tintin ou le mystère des contes en 45 tours  que j’écoutais en suivant le texte. La Petite Sirène surtout qui me bouleversait mais je ne savais pas trop l’exprimer. Et je gardais ça pour moi. Jamais il ne me serait venue à l’idée devant mes frères et mes parents de dire »j’ai trop de peine, je viens d’écouter la Petite Sirène et son chant plaintif ». Souvent les enfants se taisent parce qu’ils ont peur que l’on se moque d’eux, ou qu’on ne les croit pas.
Et moi, je ne le savais pas encore, mais je venais de comprendre à quoi servait une oeuvre de fiction, c’est à dire à déposer des mots et des images sur nos vies et nos émotions. Des mots et des images que jamais nous n’aurions inventés tout seuls. Lire est un soulagement. En lisant ma Petite sirène, c’est moi qui fabriquais l’histoire. Magique.

Si nous posons la question aux enfants:  À quoi ça sert de lire? À quoi ça sert tous ces livres?
Ils  répondent: pour apprendre des choses, ou pour rire, vivre des aventures. Oui, c’est vrai, mais si nous prenions le temps de vraiment leur expliquer que la nécessité de lire (de la fiction, entre autres) est reliée au plaisir, ils seraient plus motivés. C’est une question simple à laquelle ils doivent trouver une réponse. Et pour cela il leur faut des livres réjouissants et des outils de lecture. Et du temps, non? et de livres partout aussi: dans les café, les banques, les pharmacies, les supermarchés…Des bons livres.

La course en livreAlors que nous vivons la génération la plus riche en livres jeunesse,  comment se fait-il que tant d’enfants n’y voient pas l’intérêt, ou n’aiment pas ça, ou ne comprennent pas ce qu’ils lisent?
J’en viens à évoquer La course en livre  le dernier Claude Ponti, une bombe ! Enfin…une brique de 108 pages avec des poussins qui font la course dans le livre. Qu’est-ce qu’une lettre, un mot, une histoire ? Quel est le vrai du faux et le faux du vrai ? Ponti chamboule tout, voilà un livre réjouissant et un créateur incroyable qui sait se renouveler et nous étonner. En le lisant j’ai pensé aux enfants qui démarrent un jeu en tentant de bien respecter les règles, puis qui tout à coup, partent et courent dans tous les sens parce que ce qui prime avant tout, c’est le plaisir. Parfois il y en a un qui pleure mais il a toujours la possibilité de sortir s’il en a assez. D’ailleurs, Claude Ponti lui offre une porte de sortie. Et puis de toute façon, il est libre comme l’air qu’on respire dans les livres. Car « Impossible d’être prisonnier d’un livre. » C’est Blaise le poussin masqué qui le dit donc c’est vrai. Quelle trouvaille! Lire c’est vivre.

 

 

Puisque c’est ça, je pars!

Sortant du salon du livre de Montreal 2017 où l’on constate  l’énergie de la jeune génération qui pousse et enrichit l’univers des albums  de nouvelles visions (article à venir), le bonheur c’est aussi d’avoir ses points de repères avec des auteur(e)s qui ne déçoivent jamais. Yvan Pommaux fait partie de ceux-là. Rappelons en quelques mots …

Continuer la lecture