D’une oeuvre à l’autre

Que vous soyez parents ou enseignants, aborder l’art avec les enfants n’est peut-être pas chose si facile. Pourtant, à travers l’univers des livres de littérature jeunesse, les enfants rencontrent  une multitude d’illustrations dont les couleurs, les styles ou les motifs reflètent l’influence d’un courant artistique, et parfois directement d’un artiste connu. Même les illustrateurs qui se disent  autodidactes, portent en eux des influences. On navigue d’une oeuvre à l’autre.

Bien sûr, j’évoque ici deux représentations différentes: l’une (l’illustration)  fait partie d’une narration, tandis que l’autre (l’oeuvre isolée), ne comporte ni avant ni après  (en dehors de l’évolution dans le temps des oeuvres de l’artiste). Pourtant, Michel Arasse, l’historien d’art, ne disait-il pas qu’un tableau est un sujet littéraire? Alors, laissons galoper notre imaginaire et empruntons les sentiers que l’oeuvre propose.
C’est ce que je m’amuse à faire depuis longtemps avec les enfants dans les classes.

Prenons Le Carnaval d’Arlequin de Juan Miró (désolée pour cette reproduction médiocre mais vous trouverez facilement cette oeuvre dans de nombreux livres), peint autour de 1924/1925. L’artiste espagnol a été marqué dans son enfance par les fallas (des fêtes espagnoles), pendant lesquelles défilaient d’immenses personnages colorés.  Nourri de ce souvenir et dans l’esprit du surréalisme (surréel…du domaine du rêve, du fantasme), il a peint ce carnaval comportant toutes sortes d’êtres et d’animaux étranges qui semblent flotter dans les airs et n’avoir aucun lien entre eux.
Contrairement aux fallas, nous sommes ici à l’intérieur, dans une pièce dont on distingue une fenêtre et un mur sur la gauche. La lumière est plutôt celle du soir, et malgré le bleu et le rouge qui rythment l’oeuvre, c’est la couleur « ocre grise » qui domine. Certains éléments sont très énigmatiques. D’autres semblent réellement jouer ou bouger. Ou nous regardent.

Les enfants trouvent énormément de choses à me raconter sur un tel tableau. D’ailleurs, la plupart du temps, je ne leur donne pas le titre  afin de ne pas trop influencer leur perception. En offrant des images de la sorte aux enfants, vous leur donnez l’occasion de s’interroger et de dialoguer. L’art est tout cela, et plus encore. C’est un jeu, un défi.

Quand, en plus, vous concluez votre activité d’observation par la lecture d’un album dont l’univers visuel est proche du l’oeuvre fraichement découverte, alors les enfants y accorderont plus d’importance. Ils feront des liens et les images s’inscriront en eux avec plus de force.

Histoire résistante, énigmatique
Gallimard jeunesse

Avec le Carnaval d’Arlequin, je vous propose La chose perdue de Shaun Tann. La chose perdue elle-même aurait pu se trouver dans l’oeuvre de Miró. Nous n’en sommes pas loin au moment où le narrateur dit:  « Nous avons fini par découvrir le bon endroit, dans un coin sombre à l’écart d’une petite rue anonyme.(…). J’ai appuyé sur un bouton et la grande porte d’entrée s’est ouverte. »

Le lecteur en tournant la page à ce moment précis découvre un monde qui semble organisé comme celui du Carnaval d’Arlequin, avec des êtres flottant et sans  lien entre eux, des choses minuscules, ou très grandes.
Alors Shaun Tan, est-il marqué par l’univers de Miró et celui des peintres surréalistes?…On peut le supposer en observant les illustrations de cet album magnifique.

Quelques suggestions pour interagir avec les enfants sur l’oeuvre de Miró :

  1. Donnez leur le temps de regarder, d’observer, et de repérer. Laissez les réagir. Ils peuvent noter sur une feuille des mots qui leur viennent spontanément ou des choses précises qu’ils remarquent.
  2. Stimulez leur observation: que voit-on ? est-ce un monde réel ou pas? y a-t-il des choses que je reconnais ou qui me font penser à…que dire des formes, des couleurs, de l’espace?
  3. Et si je vous dis que cette oeuvre s’appelle Le Carnaval d’Arlequin qu’en pensez-vous?
  4. Je vais maintenant vous lire un album. La chose perdue. Maintenant que vous avez vu l’oeuvre de Miró vous serez sensibles à ses illustrations.

Avec cette ouverture, l’album que vous lirez aura plus d’ampleur. Les illustrations ne leur sembleront pas aussi étranges.

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