Ruby tête haute

En 1963, l’Américain Norman Rockwell (cf. son musée non loin de chez nous, dans le Massachusetts), peint cette oeuvre dans laquelle il dénonce la ségrégation raciale. Son titre The problem we all live with (Le problème avec lequel nous vivons tous) évoque l’implication de l’artiste dans Le Mouvement des Droits Civiques.
À l’occasion des 50 ans de la marche escortée de Ruby Bridges évoquée dans ce tableau, Barak Obama avait demandé que l’oeuvre soit prêtée à la Maison Blanche. C’est donc une oeuvre hautement symbolique de laquelle Irène Cohen-Janca et Marc Daniau s’inspirent dans leur grand album Ruby, tête haute. Une inspiration nécessaire pour continuer à en parler, pour ne jamais oublier et transmettre aux jeunes une matière première conduisant à la réflexion.

C’est une très belle performance que de s’appuyer sur cette oeuvre digne en effet d’une illustration puisqu’elle raconte en elle-même beaucoup de choses: on y observe la jeune Ruby Bridges, petite fille à la peau noire, marchant, escortée de quatre policiers. Le peintre nous place du point de vue des passants dans la rue. Nous faisons peut-être partie de ceux qui se révoltent ou au contraire de ceux qui encouragent l’entrée en classe d’une « noire » dans l’école des blancs.
Bien coiffée, tenant dans sa main cahiers et crayons, adorable dans sa petite robe blanche immaculée, Ruby Bridges, prend la direction de l’école, peu rassurée sans doute. On sent dans son corps un peu raide, le courage qui l’anime et dont elle aura besoin pour affronter l’avenir. Elle est prête à obéir, comme sa mère le lui a recommandé. Sur le mur, la trace rouge sang d’une tomate qu’un opposant a dû lancer. On distingue aussi les trois lettres KKK et  l’insulte NIGGER, clairement inscrite sur le mur.

À partir de cette oeuvre, Irène Cohen-Janca déroule un texte autobiographique, donnant la parole à Ruby elle-même. Il est beau ce texte et très clair sur l’état d’esprit de chaque protagoniste. Un père qui n’a plus guère d’espoir sur la déségrégation, une mère qui croit en l’éducation, et une enseignante merveilleuse qui imperturbable lui fera la classe seule à seule la première année, les parents blancs refusant de « mélanger » leurs enfants à Ruby.
L’auteure donne une place importante au rôle des femmes et place le rôle de l’école au coeur de la société puisque l’histoire de Ruby est racontée à des enfants qui sont en classe, aujourd’hui . La petite Nora à qui l’enseignante demande si tableau de Rockwell ne  lui inspire pas quelque chose,  répond : « si, madame, mais je n’arrive pas à le dire ».

Sans jugement ni moralisation, simplement en donnant les points de vue de chacun, l’auteure réussit clairement, par la voix de Ruby elle-même, à raconter cette histoire, qui est bien plus qu’une anecdote, un moment clef de l’histoire du peuple noir d’Amérique. Très touchant est le regard de Ruby avec le recul. Beaucoup de choses lui échapait quand les évènements se sont déroulés. Elle ne vivait que dans la communauté noire, protégée des siens, et même si elle savait sans doute ce qu’était la ségrégation, Ruby se retrouvait cette fois confrontée directement à la haine d’une foule, à ses moqueries, ses gestes qu’elle ne comprenait pas du haut de ses six ans. devant cette foule de « cirque », quel courage, quelle leçon de vie!
Le texte évoque aussi  les conséquences de cet acte courageux soutenu par la maman: perte de travail du père, les cauchemars de Ruby, son isolement. Il se termine de façon positive avec cette phrase qui me semble fort intéressante pour évoquer  la ségrégation aux enfants de façon non factuelle. Tout ça change au fil des jours, mais personne ne peut plus dire à cause de la couleur de peau : « Le problème, c’est moi. »

Pour terminer, un mot sur l’illustrateur, Marc Daniau (l’illustrateur de Tous à poil). Au delà de son magnifique travail pictural dans ce grand album à la facture classique, j’ai beaucoup apprécié la diversité de ses illustrations :  couleurs vives , cadrages, choix des représentations qui n’alourdissent jamais le texte, bien au contraire, ainsi que l’expressivité des mises en scène qui servent l’émotion de la page.

Oui, Ruby, tu peux avoir tête haute, et être fière! On continuera à se battre pour toi. Nora porte maintenant ton histoire.

Un indispensable, aux Éditions des Éléphants, en association avec Amnesty international.
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