Appuyez sur Entrée pour voir vos résultats ou Echap pour annuler.

La leçon

La leçon

Kris Di Giacomo et Michael Escoffier forment un duo créatif très productif. Souvenez-vous, entre autres, ils avaient remporté le prix des Libraires du Québec (catégorie hors Québec) en 2013 avec leur célèbre « Sans le A, l’anti-abécédaire ».

On se réjouit quand le texte et les illustrations sont si merveilleusement en harmonie, de même intensité, bref, quand la complicité est évidente.

Nous étions plutôt habitués aux histoires légères avec Michaël Escoffier mais ses sarcasmes auraient dû nous avertir que bouillonnait en lui le dramaturge, celui de La leçon. Quant à la talentueuse illustratrice franco américaine, Kris Di Giacomo, elle offre au lecteur l’ampleur de la tragédie avec la représentation d’une nature mystérieuse en demies teintes. Cette force théâtrale incite l’auteur à prendre peu de place, une image valant mille mots. D’ailleurs son récit commence par une phrase sans verbe. Il serait inutile. Même la 2e phrase aurait pu s’effacer devant l’éloquente image de cette ombre s’étalant sur la page, celle de l’homme en colère. En colère et en guerre contre la bête qui dévore ses poules.

Alors il tend des pièges (et sacrifie au passage deux de ses poules) pour lui « donner une leçon », à la bête. Mais donne-t-on vraiment une leçon à l’animal sauvage ? L’homme oublie que la forêt a d’abord appartenu à la bête, bien avant que l’homme ne la dompte et ne s’y croit le roi (les pièges dessinés par Kris Di Giacomo prennent d’ailleurs la forme de couronnes, ce n’est pas pour rien).
Dans cet espace, la bête a un avantage, le temps. Elle sait que l’homme n’est pas aussi fort, la nuit. Encore moins quand il est aveuglé par sa vengeance. Perdu dans sa violence, prêt à tout pour tuer la bête, il ne voit pas le piège se refermer sur lui. Car ce n’est pas la mâchoire de la bête qui mord sa cheville mais bien celle d’un de ses propres morceaux de fer posés pour attraper l’animal.

À côté du mourant, le fusil semble désuet. L’homme souffre tant qu’il demande la mort. Mais la bête fait durer le supplice et au lieu de le dévorer lui rapproche le fusil. C’est la bête qui décide, et elle décide de donner le choix à l’homme. S’instaure le dialogue dans un terrible dilemme dont le dénouement sera laissé à l’interprétation du lecteur.
« Si tu me tues, tu mourras aussi. », dit la bête. Alors, la seule balle qui reste dans l’arme servira-t-elle à tuer la bête ou à dégager le pied de l’homme ?

Cette histoire aux éléments symboliques du conte (la forêt, le rapport de force, le loup…), permet une réflexion sur l’acte de tuer et ses conséquences, sur l’indispensable dépendance de l’homme à la nature sauvage, et sur la notion de point de vue dans un récit.
Avec des cadrages dramatiques, de longues ombres et des silhouettes imposantes, l’illustratrice sert le récit dans ce qu’il contient de plus tragique. Elle installe aussi le somptueux mystère de la forêt par des silhouettes brunes dans la brume ocre et grise. À propos de son travail, voici ce qu’elle dit : «Je mélange de dessin et les techniques de matières. Il y a par exemple une photo d’une série de découpages que je faisais intégrer dans l’image du cerf. Après il y a plusieurs niveaux de couches de matières pour la texture et la profondeur. Ce sont des matières que je scanne et que j’utilise en calque dans mes images. Je me rappelle aussi d’avoir été à la recherche de formes simples et forts pour ce livre là (Chasseur en silhouette noir, tache de sang en flac). »

« L’Homme comprend alors qu’il n’a pas le choix. ». M’est avis qu’il tuera la bête mais vous remarquerez que les poules n’ont plus d’enclos à la dernière page… Il sauve peut-être sa peau, mais sa vie sera changée à jamais.

  • La leçon, Michaël Escoffier et Kris di Giacomo, Éditions Frimousse