Avec le soleil

Susumu Shingu est un artiste japonais connu du monde entier pour ses sculptures d’acier et de toile animées par l’eau et le vent, dévoilant les danses gracieuses que produit l’air sur les formes.
Si nous pouvons dire qu’il est héritier d’Alexandre Calder, artiste américain qui fut le premier à imaginer des sculptures en mouvement en s’inspirant de l’équilibre et des forces du cosmos, Susumu Shingu s’intéresse plutôt à la poésie terrestre qui touche nos sens.
Les deux créateurs gardent un lien fort à l’enfance – l’un par ses jouets mécaniques (Calder), l’autre par la création d’albums jeunesse (Shingu) -, mais l’artiste japonais  déploie une plus importante volonté de transmission. Par des livres simples aux illustrations éloquentes qui les emmènent en voyage, Susumu Shingu sensibilise les plus jeunes à la beauté de la nature, à son harmonie, son souffle et son constant jeu de métamorphose.

Gallimard jeunesse (collection Giboulées) a déjà publié plusieurs de ses ouvrages destinés à la jeunesse. Quelle bonne idée!  On ressent autant de poésie  dans ses publications d’albums que dans ses oeuvres d’art. La facture même des livres témoigne de l’importance et du respect que l’artiste a pour l’œuvre papier.

Dans le dernier album publié par l’éditeur, avec le soleil, Susumu Shingu invite le lecteur à entrer de plein fouet dans la lumière du soleil, dès la page couverture et les pages de garde jaune vif. Quelques phrases seulement s’étalant sur plusieurs pages, racontent la simple balade à vélo de cinq amis. C’est à travers les illustrations aux cadrages inusités nous transportant à travers la campagne que le lecteur apprécie cette promenade. Nous traversons des prairies, nous nous reposons sous un arbre immense, nous plongeons dans la forêt où l’imaginaire nous joue des tours, nous pique niquons et jouons ensemble. Le temps passe, les ombres s’allongent. Le héros de l’histoire est un rêveur. Un rêveur sensible à la beauté des papillons qui volent, au vent qui frôle ses joues, à l’odeur des feuilles humides, à l’éblouissement du soleil. Quelle magnifique journée!

Dans l’esprit d’un livre qui est à la fois objet artistique (beauté esthétique), poétique (lien texte image) et scientifique (l’effet de la lumière), j’aimerais faire un lien vers un autre magnifique ouvrage publié chez Gallimard jeunesse, COLORAMA, un imagier des nuances de couleurs imaginé par Cruschiform. Quel travail, quel voyage à travers ce gigantesque nuancier qui nous donne à rêver autant que l’envie d’apprendre. Tiens, que dit Cruschiform à propos de ce jaune vif utilisé par Susumu Shingu dans ses pages de garde et qu’elle nomme jaune Tournesol: « Dans le monde végétal, les fleurs arborent des couleurs éclatantes pour attirer l’attention des insectes butineurs. Celle du tournesol est d’un jaune flamboyant. Sa tige héliotrope lui permet de suivre la trajectoire du soleil tout au long de la journée, d’où le nom de cette plante. » Et si maintenant, on regardait un tableau des tournesols de Van Gogh?

Histoires d’amis et d’amies aussi

Histoires d’amis et d’amies aussi

« L’amitié c’est l’aventure, l’inconnu, l’apprivoisement, la surprise mais aussi la fidélité. La preuve par cinq histoires.
Voici ce qu’annonce la 4e de couverture de Histoires d’amis, cinq histoires  de  Grégoire Solotareff, réunies en un recueil. Histoires d’amis et d’amies aussi, de l’un des auteurs illustrateurs les plus prolifiques de la littérature jeunesse, le papa de Loulou mais aussi l’éditeur de la collection Loulou & Cie pour les tout-petits.

Il est vrai que Grégoire Solotareff n’en finit jamais d’explorer ce thème si proche des enfants, à l’âge où, dans la cours de récréation les amitiés se nouent, se dénouent et se renouent, se croisent et rivalisent, se jalousent ou se moquent. À travers ses histoires, on assiste à des amitiés improbables ou mises à rude épreuve, mais aussi des amitiés où la connivence peut aller jusqu’à sauver la vie de l’autre (Le Chat Rouge). À deux, c’est toujours mieux.

L’école des loisirs a pris soin de réunir des histoires qui reflètent cinq périodes  de cet artiste. Un atout fabuleux lorsqu’on veut faire découvrir l’univers d’un créateur aux enfants. De la plus ancienne Quand je serai grand je serai Père Noël au Chat rouge, les amitiés se qui se tissent sont parfois naturelles, parfois le hasard des évènements extraordinaires de la vie. Ainsi en est-il de la rencontre entre un petit éléphant et le roi des animaux qui l’accueillera, et le repoussera plus tard. Mais un jour, ce sera au tour du roi devenu mendiant d’être recueilli par l’éléphant, au nom de l’amitié, dans Toi grand et moi petit. Ou  ces 3 sorcières prises au dépourvues par la bonne humeur de deux enfants qui leur feront vivre une extraordinaire métamorphose. Ou encore cette sorcière du Chat rouge qui expulsera le méchant loup et offrira (contre toute attente) aux deux chats amoureux une vie confortable. Quant à Loulou et Tom, on le sait, leur amitié improbable est souvent mise à rude épreuve, le caractère entier et sauvage de Loulou l’incitant parfois à retrouver l’errance des grandes forêts (cf. Plus fort que le loup ou À l’école des loups).

Le travail pictural de Grégoire Solotareff dans ses livres pour enfants, a un caractère bien particulier. Son style  minimaliste y est emprunt d’une forte touche  expressionniste:   ses couleurs vives souvent irréelles  rappellent les peintres fauves (ciel rouge, arbres mauves, terre jaune),  le trait noir du dessin donne le volume nécessaire aux personnages et évoque le travail d’un Cézanne (cf. les fruits sur la table dans Toi grand et moi petit),  quant aux les lignes diagonales qui se croisent à l’horizon, elles apportent  dynamisme et mouvement.
De tout cela résulte une importante force émotive des illustrations. Certaines sont telles que l’on ferait presque silence. Je pense au départ du petit éléphant devenu trop grand pour le roi dans Toi grand et moi petit. « Il faut que tu t’en ailles car je n’ai plus l’impression d’être le roi ». Ce à quoi l’éléphant répond: « Si c’est vraiment ce que tu veux, je m’en vais. » Et il s’en va. Je vous assure qu’à la lecture de ce passage, les enfants font silence, pris par l’émotion.

Dans ces espaces non définis, on trouve bien quelques troncs d’arbres symbolisant la forêt et de rares maisons, mais cela ressemblerait plutôt à un décor de théâtre où la lumière projette des ombres expressives. Les cadrages quant à eux animent sans cesse l’intérêt porté aux illustrations:  vision vertigineuse pour mieux s’envoler, ou contre plongée pour mieux se cacher et voir  un autre dévaler  des pentes.

Ces cinq histoires qui font clairement référence à l’univers des contes, vous  permettront de revoir l’oeuvre de Grégoire Solotareff. Et au-delà du thème de l’amitié, vous verrez qu’il  révèle aux enfants un autre thème très important, celui de la quête identitaire. À travers notre relation aux autres, qui sommes-nous ?

Dans l’introduction poétique à cette anthologie, l’auteur y évoque cet extrait que je partage avec vous pour conclure. C’est d’une telle force et d’une telle évidence pour un enfant ! : « Bon alors, et maintenant qu’est-ce qu’on fait?  »
Le roi répond : « Et maintenant on continue à jouer. »

De temps en temps, l’école des loisirs, publie des recueils avec quelques histoires essentielles d’un auteur  marquant. Il y en a eu  pour Tomi Ungerer, Corentin, Olga Lecaye, Arnold Lobel, …En 2017, ce fut le tour de Grégoire Solotareff avec Histoires d’amisQui sera le prochain ou prochaine élu(e) ?

Acheter HISTOIRES D’AMIS
Le recueil contient les histoires suivantes qu’il est possible d’acheter séparément :
Quand je serai grand je serai le Père Noël
Loulou
Toi grand et moi petit
3 sorcières
Le chat rouge

…………………………À lire dans le prochain article: LA MONTAGNE , une promenade magique et solitaire

3 petites histoires de nuit et un oiseau pour Colette

Cela commence à la nuit tombée, au coeur d’une forêt baignant dans un rose qui embrase l’atmosphère. Maman ourse rentre à la maison avec son ourson qui lui demande trois histoires. La tendre Maman ourse racontera « Celle qui dit qu’il faut dormir », puis celle de « la petite fille avec son épée qui s’était perdue » pour terminer avec « Celle du monsieur avec son grand manteau qui a perdu son sommeil ». Ce sont les Petites histoires de nuit de Kitty Crowther.

Kitty laisse tout son temps à maman ourse pour raconter ses trois histoires qui tournent autour du thème du sommeil. Car il n’est pas si simple de s’endormir. Mais avec l’aide de la gardienne de nuit, ou d’un ami qui vous évite de vous perdre plus longtemps  ou d’une pierre-mots, le sommeil vous berce tranquillement. Chacune de ces histoires est rassurante, montrant aux petits qu’il y a toujours quelqu’un qui veille sur nous. Elles nous entrainent dans des lits douillets, des espaces riches d’une faune et d’une flore enveloppantes. On y retrouve l’esthétique poétique de Kitty qui joue de traits un peu plus appuyés dans le contraste des lumières nocturnes sur fond rose presque fluo. On s’y balade de la forêt au monde aquatique.  La nature comme manteau bienveillant.
Ourson a toujours un avis sur les histoires dans lesquelles il puisera l’apaisement et choisira le personnage qui alimentera ses rêves. « Choisis ton étoile » dit maman ourse qui veille toujours du coin de l’oeil par la porte entrebâillée.
C’est tellement beau et réussi, que l’on se prend à chercher immédiatement un enfant pour lui lire ce livre.

 Autant le monde et les personnages de Kitty baignent dans le rose (tout en utilisant d’autres teintes), autant Isabelle Arsenault fait usage de la couleur à l’inverse. Dans L’oiseau de Colette  tracé en noir et blanc (peut-être la couleur des villes?), le jaune du ciré de Colette (en écho avec sa perruche soit-disant perdue), soutient le regard du lecteur, lui permettant de suivre les aventures fantasques de l’héroine. Mais il servira aussi l’épanouissement des illustrations qui deviennent plus larges et plus colorées (de jaune surtout) vers la fin de l’histoire, en harmonie avec l’imaginaire grandissant de Colette.

Colette et sa famille viennent de déménager et… pas question d’avoir un animal domestique, déclarent ses parents. Dans sa petite colère, elle donne une coup de pied sur un carton qui valdingue par-dessus le mur, dans la ruelle, et fait fuir un oiseau. Ah, la ruelle! Lieu magique des souvenirs d’enfants ! Camaraderie, aventure à 2 mètres de la maison, première chute à vélo et découverte de l’univers des autres. D’ailleurs Isabelle Arsenault dédicace son livre « À tous les enfants des villes qui illuminent les ruelles de leur imagination débordante ».

Colette ne perd pas la face. Elle indique au premier venu qu’elle a perdu sa perruche. De bobard en bobard, les enfants que Colette rencontre dans la ruelle l’entrainent toujours plus loin. Chacun semble profiter de ce malicieux mensonge qui nourrit leur imaginaire. Cette affabulation m’a fait penser au jeu d’accumulation des enfants « Dans ma valise, il y a… ». Car enfin cette perruche est…bleue, avec un peu de jaune dans le cou, s’appelle Elizabeth comme la princesse,  elle parle aussi, un peu, mais seulement en anglais, et quand elle chante elle fait PRrrrr Prrr PrrrrruiiiiT, elle a voyagé à Hawaii, etc… Les mots de Colette seront autant de bulles  imaginatives pour ses nouveaux amis qui continueront l’histoire avec ou sans Colette. Mais avec Colette ce sera mieux!

Touchante dans son trait, joyeuse dans ses expressions et comique dans les répliques, Isabelle Arsenault construit intelligemment son récit sur plusieurs niveaux allant d’une simple petite colère de déménagement à la rencontre de nouvelles amitiés, en passant par l’imaginaire et à l’affirmation de soi dont semble s’étonner Colette elle-même à la fin de l’histoire.

J’achèverai cet article par un petit clin d’oeil à l’album La Ruelle (D’eux), de Céline Comtois et Geneviève Després, dans lequel Élodie explore une ruelle déserte en attendant que son papa soit prêt…Décidément les ruelles des villes sont inspirantes pour les créateurs.

Acheter ces livres: L’oiseau de Colette  d’Isabelle Arsenault (La Pastèque) / les Petites histoires de nuit  de  Kitty Crowther (Pastel) / La Ruelle de Céline Comtois et Geneviève Després (D’eux)