La force tranquille des tout-petits

Pour cette chronique, j’ai mis en lien deux albums qui disent bien la force et la ténacité des tout petits quand ils se sentent assez aimés et confiants pour prendre la liberté de s’exprimer.

Commençons par l’album d’Audrey Poussier,  Tout le monde dort?, sur le thème classique du dodo. C’est un moment crucial que l’heure de se coucher. On ferait tout pour résister au sommeil et éviter d’être laissé seul dans le noir. Certains enfants sont très rusés pour prolonger la journée. Certains adultes aussi :))
C’est le cas de notre petit bonhomme ici, qui  pose des tas de questions à sa très patiente et tendre maman. Elle répond à son « petit cœur », son « poussin », son « lapin » avec poésie,  sur le dodo des fleurs, le dodo des ânes des grands-parents, le dodo du soleil et de la lune.

Au fil des pages, les questions nous entrainent de plus en plus loin et témoignent du mystère du jour et de la nuit qui fascine l’enfant. Audrey Poussier déploie sur la page de droite, des illustrations qui témoignent de l’univers poétique et onirique qui se crée entre le petit et sa maman. Une curiosité que jamais la maman ne freine. Elle trouve des réponses à tout, mais c’est assez épuisant!
Avec humour, les vignettes sous les dialogues (en page de gauche) montrent l’avancée du sommeil auquel succombera, vous l’aurez deviné, …la maman.
J’ai retrouvé avec bonheur dans cette histoire la poésie d’un de ses premiers albums Ma première nuit dehors. L’ imaginaire soufflé par les réponses de la maman, prend corps dans la tête de l’enfant pour qui le monde en construction est parfois absurde et abstrait. En jouant sur les échelles des choses représentées, sur la personnification des astres, Audrey Poussier nous offre ici un véritable BIJOU pour l’heure du coucher. D’autant plus que l’histoire se termine dans la projection du matin qui renaitra. C’est rassurant.

Dès l’âge de l’école, confrontés aux autres, nous devons parfois refreiner nos élans spontanés. L’orage de Frédéric Stehr raconte la confiance qu’il faut se donner à soi-même pour affronter le regard des autres.
C’est jour d’orage. Pas de gymnastique dehors. « Nous allons faire de la danse » dit la maitresse. Et chacun des oisillons de mettre ses petits chaussons de gymnastique. Si vous avez le sens de l’observation, vous constaterez qu’un oisillon (Piou-Piou) ne met pas les mêmes chaussons que les autres. Et plus encore…
Adorables, les expressions et l’enthousiasme de tous à l’idée de cette activité inattendue. Lorsque Piou-Piou indique à la maitresse qu’elle sait déjà danser, cette dernière l’invite à faire une démonstration. Mais danser sur les pointes avec un tutu, comme dans le lac des cygnes, lui attire aussitôt moqueries et quolibets. « C’est pas comme ça qu’on danse » et la maitresse, absorbée par son appareil à musique, n’y prête pas attention puis invite chacun à venir danser. Personne ne se préoccupe plus de Piou-Piou que l’on voit quitter la salle de classe tête basse, tandis que la maitresse se laisse totalement déborder  par les danses de chacun bougeant les fesses, les pieds ou sautant très haut.
Mais où est passée Piou-Piou ?
Piou-Piou, elle, danse sous la pluie. Seule, elle poursuit son art. Et en un clin d’œil devient l’admiration de tous. Alors finalement « expression libre ! » annonce la maitresse à tous ses oisillons. On en voit même qui tentent d’imiter Piou-Piou sous la pluie…
Avec subtilité, Frédéric Stehr indique la voie à suivre à celles ou ceux qui n’auraient pas assez confiance en leurs talents. Ses illustrations pleines pages permettent au lecteur d’être dans la classe ou dans la cour. Les attitudes expressives laissent deviner les personnalités de chacun.
Un album tout en douceur qui exprime avec grâce la force tranquille d’un tout petit.

C’est quoi ?

En observant la page couverture, j’ai d’abord pensé aux « monte-en-l’air » de la vallée des Touim’s de Claude Ponti dans Ma Vallée, pour finalement faire un lien vers La chaise bleue de Claude Boujon, en fin de lecture. Vous allez comprendre pourquoi.

C’est quoi?  est une nouvelle aventure des toutous bien connus de Dorothée de Monfreid (cf. Tout tout sur les toutous, Le plus gros cadeau du monde, Un goûter sur la lune…). Cette fois, ils reçoivent un cadeau de Zaza (on aperçoit quelques lettres de son nom sur le paquet). Curieux, les toutous ont hâte de découvrir ce qu’il y a dans l’emballage. L’excitation de la curiosité est magnifiquement rendue par l’attitude de chacun.  Puis la curiosité fait place à la surprise à la fois pour les toutous, mais aussi pour le lecteur. Cette chose qui n’est autre qu’un grand parapluie rouge, qui, nous le savons, devrait donc servir à s’abriter de la pluie mais voilà que les toutous en font une balançoire…

C’est ce petit jeu qui est intéressant dans cet album très réussi: ce que sait le lecteur et ce qu’imaginent les toutous avec cet objet qu’ils semblent découvrir pour la première fois. De balançoire en piscine, de cabane en cerf-volant, les toutous vont au-delà de notre imagination. Une invitation à expérimenter, s’amuser, réinventer l’utilité d’un tel objet.
Exactement comme Escarbille et Chaboudo le font avec  La chaise bleue qui devient objet de leurs jeux de rôles. La chute, cependant, est différente. Si dans La chaise bleue, un intrus « qui n’a aucune imagination » vient contrarier nos deux comparses qui abandonneront leur chaise au final, ici, dans C’est quoi ?, le groupe des neuf toutous trouve l’utilité leur cadeau. Un cadeau du ciel!

Ajoutons la touche d’humour pétillante typiquement « monfreidienne » et vous aurez un album réjouissant à lire, valorisant inventivité, coopération et plaisir.  C’est l’art des albums réussis: une apparente simplicité et une petite réflexion sur notre capacité naïve à réinventer le monde. Parfait au préscolaire.

Vous voulez mettre l’eau à la bouche des enfants? Alors découvrez plein de toutous dans Tout tout sur les toutous 
Vous souhaitez faire un projet « chien » alors sachez que Dorothée de Monfreid mélange toutes les races de chien, des tout petits aux très gros. Une magnifique occasion d’aller en savoir plus sur ces fidèles amis des humains.

EXPLORER CETTE PÉTILLANTE AUTEURE

 

Écoutez ! C’est l’histoire…

Jeanne Ashbé, une auteure que j’admire,  réfléchit beaucoup sur le rapport des tout-petits aux livres/ la lecture. Elle dit :   » c’est par les oreilles, qu’on entre d’abord dans l’histoire ».
Des oreilles qui perçoivent une langue, un rythme, des tonalités, des vibrations, des graves et des aigus reliés aux personnages qui se meuvent sur les pages. Les petits sont dépendants de  cette transmission orale qui reste essentiel. Des oreilles qui écoutent un grand lui raconter. C’est comme cela que passe le plaisir de la lecture.
Il n’est donc pas étonnant en ouvrant cet album, d’y lire cette dédicace : « À l’association Lire et faire Lire, sans qui ce livre n’aurait pas existé. »

Car C’est l’histoire  (d’Anne Crausaz) aux éditions MeMo, est un livre sur l’attente de l’histoire, l‘impatience de voir arriver celle ou celui qui la lira,  et l’importance de créer ce DÉSIR d’écouter et s’aventurer avant même de savoir lire. Tout est là.

C’est l’histoire  parle de récits en devenir, d’aventures dont on ne connaît jamais la fin, qui demandent à notre imaginaire de faire le reste.  Et tout cela grâce à Madame Ourse qui chaque semaine vient à la même heure et installent son petit monde confortablement sur un tapis. Lapin, Souris, Singe et Éléphant  l’attendent pour visiter la nature, la lune, les étoiles, les potagers,  les galeries souterraines ou les montagnes, grâce à ces mots qui coulent et les entrainent sur des chemins qu’ils n’auraient jamais cru possibles.

À chaque nouvelle histoire impulsée (Madame Ourse prend soin de choisir à chacun une histoire qui va lui plaire particulièrement), on nous livre quelques indices  permettant de deviner, voire d’anticiper, de quoi elle sera composée. Lapin a droit une histoire dans laquelle les personnages ont râteau, chapeau, binette et arrosoir. Pour celle de Souris, il faudra mettre des lunettes et un bonnet d’aviateur. Pour Singe, un ciré et une lampe de poche. Et pour Éléphant, nous devrons emporter une corde et des gants.

Même si nous ne savons pas, nous lecteurs, ce qui est réellement arrivé dans l’histoire, nous constatons que chacun en revient  toujours un peu différent, grandi sûrement, blessé parfois, ou plein de trésors. Et après l’histoire, chacun aura envie de partager ses aventures avec des amis. «Ce que je trouve joli dans un livre, c’est que, ensemble, on partage quelque chose sans forcément en ramener la même chose», dit Kitty Crowther. Et bien, c’est exactement cela!

Voici un ouvrage formidable pour faire réaliser aux enfants la nécessité de la fiction, ou déclencher une discussion sur LIRE, POUR QUOI FAIRE?
La réponse est simple : pour nous transformer chaque fois un peu plus puisque, comme le disait si bien l’artiste Jean Paul Riopelle, nous sommes toujours en métamorphose.

D’autres livres qui parlent des livres, de la lecture…
L’enfant des livres, d’Oliver Jeffers et Sam Winston
J’aime les livres, d’Anthony Browne
C’est un livre, de Lane Smith
Vive les livres, de Jane Blatt et Sarah Massini

En savoir plus sur Anne Crausaz

 

La montagne

 

Chaque jour, le livreur traverse la montagne.
Mais aujourd’hui, il doit faire une petite pause.

Comme c’est bizarre.
Ce n’est pas par ici. Ni par là.
Impossible de retrouver son chemin.
Et il n’y a personne pour l’aider. Il est seul.

Seul avec les arbres. Seul avec les fleurs et les aigles.
Seul avec la rivière, les pierres et les poissons.
Seul avec la montagne.

Ah mais voilà…C’était là.
Bizarre.

Voici en quelques lignes l’histoire de La montagne, de Carmen Chica et Manuel Marsol (aux éditions Les Fourmis Rouges), un album au texte plus que minimaliste,  où les illustrations étonnantes  s’emparent de la narration.
Certes le petit livreur est « seul avec la montagne », mais il ne réalise pas à quel point la montagne l’accompagne.

Mais revenons à la page couverture de cet album tout en hauteur, format parfaitement adapté à l’idée de la montagne: le personnage est assis au sommet sur des rochers moussus, l’air un peu perdu ou rêveur, face au ciel bleu, clair et dégagé.
Les pages de garde intéressantes offrent un cadrage qui prend du recul sur l’image de page couverture, dévoilant une vie humaine dans la vallée, où l’on aperçoit un petit village. Elles indiquent par ailleurs deux moments différents de la journée, suivant en cela la temporalité de la narration.

À force de traverser quotidiennement la montagne, sans doute le petit livreur ne voit-il plus la beauté qui l’entoure. Il aura l’occasion, en cette belle journée, d’en apprécier toutes les facettes, à commencer par le bonheur de faire pipi dans la nature ! Rêve-t-il tant déjà, accroupi dans l’herbe, pour en perdre ses points de repères et ne plus retrouver le chemin de son camion?

À partir de ce moment là, nous errons avec lui, dans et avec la montagne. Le ciel a disparu, caché par la densité des immenses pins bleu-verts et le sommet des monts. C’est si touffu que notre petit livreur n’aperçoit pas ce petit être curieux et malicieux aux yeux rouges vifs, deux minuscules phares dans la nuit. Il se pense seul mais nous, lecteur rassuré, savons désormais qu’il est accompagné de ce regard, ainsi que des animaux qui vont et viennent autour de lui.

Est-ce le pouvoir de ces deux yeux qui le guident à travers les monts ? Quoi qu’il en soit, l’imaginaire s’emballe, déformant ses visions, interprétant ce que les sens amplifient: regarder dans le trou d’un arbre, toucher l’écorce, plonger la main dans la rivière… Tout geste se métamorphose. Lui -même devient une sorte de yéti aux couleurs de son chandail, qui atteindra le sommet de la montagne pour s’y délecter. On le sent libre, se laissant chatouiller par la douceur de l’herbe, appréciant le délicieux parfum des baies sauvages.
-C’est le 7e ciel !
-Vous ne croyez pas si bien dire, car au sens propre, le ciel réapparait.

L’errance se termine en douceur grâce aux petits yeux rouges qui le guident. Quand il retrouve son camion, le ciel est rougeoyant. Peut-être est-ce simplement son chandail rouge déformé qui lui donnait une apparence animale?
Que reste-t-il de son aventure ? Quelques brins d’herbe accrochés sur sa tuque.
Et à nous lecteur, il reste ce voyage au coeur d’une nature généreuse remplie de surprise et dominée par de magnifiques nuances de vert et de bleu.

Merci, petit livreur, de t’être arrêté au bord du chemin. Grâce à toi, le temps s’est étiré dans ces espaces montagneux avec un immense plaisir et l’on souhaite que cela arrive encore.
Qu’il est bon de se perdre, parfois!

Manuel Marsol a remporté le 8e Prix International de l’Illustration lors de la Foire du Livre de Bologne 2017 pour son travail sur La Montagne.

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