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Regarder avec le coeur, les yeux et la tête

Le peintre Jean Paul Riopelle (1923-2002) disait que "les gens ne voient rien".

Lors de mes interventions dans les classes, je m'aperçois qu' il y a effectivement une grande  difficulté  pour les enfants et les adultes autour d'eux à VOIR, et regarder vraiment une image. Et il n'est peut-être pas si facile en effet d'avoir la capacité de plonger dans les couleurs, les masses, les lignes, les mouvements autant que de s'expliquer pourquoi une image nous repousse ou nous laisse indifférent. Mais est-ce l'oeuvre ou nous-même? Pourquoi, alors que nous vivons dans un monde d'images et de sons, ne sommes-nous guère habiletés à décoder une image ? (pour le son, cela fera partie d'un autre article...). Quelle barrière, quel frein nous amène à nous taire devant une oeuvre? Pourquoi n'osons-nous pas écouter notre instinct, libérer nos émotions et notre imaginaire?
Quand je montre le portrait de La jeune fille à la perle de Vermeer (1665) aux enfants, d'abord ils la trouvent belle. Mais quand je les invite à prendre conscience de la façon dont leur oeil travaille grâce à la lumière donnée par le peintre sur le visage, le turban, la perle et le col blanc, ils comprennent que leur regard opère un mouvement circulaire autour du visage. C'est toujours une révélation pour eux de saisir ce travail de l'oeil. Dans un deuxième temps, on détaille ensemble les choses et on se pose des questions: qui est-elle? Veut-elle nous dire quelque chose? Qui regarde-t-elle?...Bref, on invente. La fiction commence. L'oeuvre fait son chemin vers le "regardeur" et réciproquement.

C'est pour cela que l'art abstrait m'intéresse.

Devant une peinture abstraite, dans une classe, les enfants sont à "égalité", dans le sens qu'aucune figure ne fait référence à qui que ce soit. L'adulte enseignant reste souvent timide devant l'oeuvre parce qu'il "ne sait pas quoi dire" ou par "peur de dire des bêtises". Au regard de l'abstraction, un dialogue s'installe entre les enfants, avant de s'installer avec l'oeuvre. Ils se parlent entre et s'exclament  parfois "c'est du barbeau!". Et les mots fusent. On jongle avec des idées, des impressions, on fait rire les copains. En les laissant s'exprimer, peu à peu, ils entrent dans la peinture et y découvrent des détails, des formes. "Ça leur fait penser à...", "Oh je vois...".

Ils cherchent un sens et se frayent un chemin à travers tout ce qui compose le tableau. Certains tentent de convaincre qu'il y a un castor ou un maison alors que ses amis eux, ne "voient" rien de cela. Et en effet c'est là tout l'intérêt de la chose: comprendre que l'oeil de chacun fait son travail de façon unique. Comprendre que nous sommes multiples devant l'oeuvre.
Le lien aux albums de littérature jeunesse est évident pour moi. Il faut développer ce réflexe du regard de l'image. Dans un album, elle enrichit, complète, ouvre des portes au-delà du texte. Et quelle belle entrée en matière pour s'y entrainer, que de prendre des albums sans texte dont voici quelques suggestions !

Pour terminer, je vous offre cette abstraction d'Olivier Debré, un peintre que j'ai mieux découvert récemment.
À vous de regarder et faire travailler votre coeur, vos yeux et votre tête. Comme le disait Marcel Proust: « La beauté des images est logée à l’arrière des choses. Celle des idées à l’avant »